QUAND L’AFRIQUE PRODUIT SES PROPRES REPONSES FACE AUX GRANDES EPIDEMIES
Face aux grandes crises sanitaires
mondiales, l’Afrique n’est plus seulement un terrain d’observation : elle
devient un espace de production scientifique stratégique. Depuis le début de la
pandémie de COVID-19, deux figures majeures de la recherche biomédicale
africaine, le Professeur Jean-Jacques Muyembe-Tamfum, directeur général de l’Institut
National de Recherche Biomédicale (INRB) à Kinshasa, et le Professeur Jean
Nachega, directeur du Biomedical Research Institute de l’Université de
Stellenbosch, ont incarné cette dynamique nouvelle. Entre l’Afrique centrale et
l’Afrique australe, leur collaboration scientifique s’est imposée comme l’un des
partenariats les plus structurants du continent dans la lutte contre les
maladies infectieuses émergentes.
Par Professeurs Jean-Jacques Muyembe Et Jean
Nachega.
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Documenter
la COVID-19 là où les données manquaient
Dès les premiers mois de la pandémie, alors que les données africaines
étaient largement absentes de la littérature scientifique mondiale, les équipes
de l’INRB et de Stellenbosch ont lancé des études multicentriques en Afrique
subsaharienne. Leur objectif : comprendre l’impact réel de la COVID-19 dans des
contextes marqués par des systèmes de santé fragiles et une forte prévalence de
maladies chroniques.
À Kinshasa, une étude pionnière menée entre mars et juillet 2020 auprès
de 766 patients hospitalisés dans sept grands hôpitaux a permis de dresser l’un
des premiers tableaux cliniques détaillés de la COVID-19 en République
démocratique du Congo. Publiée dans The American Journal of Tropical Medicine
and Hygiene, cette recherche a montré que les symptômes dominants - toux, fièvre,
détresse respiratoire - étaient comparables à ceux observés ailleurs dans le
monde. Mais elle a surtout mis en évidence des facteurs de risque majeurs de
formes graves et de décès : âge avancé, hypertension artérielle, diabète,
obésité et insuffisance rénale. Un signal inquiétant a également émergé : chez
les adolescents hospitalisés, bien que peu nombreux, la mortalité était
notable, révélant la vulnérabilité des jeunes dans des contextes où l’accès à l’oxygène
médical et aux soins intensifs reste limité.
Enfants
et femmes enceintes : des populations longtemps invisibles
Les travaux conjoints de Muyembe et Nachega se sont rapidement étendus
à l’échelle continentale. Dans une étude de référence publiée dans JAMA Pediatrics, les chercheurs ont analysé les
données de 469 enfants et adolescents hospitalisés dans six pays africains. Les
résultats ont été sans appel : les taux de complications et de mortalité liés à
la COVID-19 étaient nettement plus élevés qu’en Europe ou en Amérique du Nord.
Une autre étude majeure, publiée dans Clinical Infectious
Diseases, a porté sur plus de 1 300 femmes enceintes hospitalisées dans six pays
d’Afrique subsaharienne. Elle a démontré que la grossesse constituait, en Afrique,
un facteur de risque majeur de COVID-19 sévère et de décès. Ces données ont joué
un rôle clé dans le plaidoyer en faveur de la priorisation vaccinale des femmes
enceintes et d’un accès rapide aux soins spécialisés sur le continent.
De
la COVID-19 à la Mpox : anticiper les prochaines crises
La collaboration entre les deux scientifiques ne s’est pas arrêtée
à la pandémie de COVID-19. Elle s’est renforcée face à une autre menace émergente
: la Mpox (anciennement variole du singe). Cofondateur et président du comité
de pilotage du Mpox Research Consortium (MpoxReC), le Professeur Jean Nachega
travaille en étroite synergie avec les équipes africaines, notamment celles de
l’INRB dirigées par le Professeur Muyembe, ainsi qu’avec le Professeur Placide
Mbala et plusieurs chercheurs de renom.
En 2024, ces efforts ont abouti à une découverte majeure : l’identification
d’un nouveau lignage viral (Clade Ib) dans l’est de la RDC. Publiées dans
Nature Medicine, ces données ont été rapidement intégrées dans les
recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Africa
CDC, confirmant le rôle central de la recherche africaine dans la sécurité
sanitaire mondiale.
Actif en RDC, au Cameroun et au Nigeria, le consortium MpoxReC pilote
aujourd’hui un projet de recherche triennal doté d’un budget d’environ six
millions de livres sterling, financé par le Wellcome Trust et le Foreign,
Commonwealth & Development Office (FCDO) du Royaume-Uni. L’ambition :
renforcer la surveillance génomique et approfondir la compréhension clinique, immunologique
et virologique du virus Mpox.
Former
la relève scientifique africaine
Convaincus que la lutte durable contre les épidémies passe par l’investissement
dans le capital humain, les Professeurs Jean-Jacques Muyembe, Jean Nachega, Anne
Rimoin (Université de Californie à Los Angeles) et Nancy Sullivan (Université de
Boston) codirigent un ambitieux programme de formation, soutenu par le NIH–Fogarty
International Center.
Doté d’un budget de 1,15 million de dollars sur cinq ans, le
programme D43 “Emerging and Re-Emerging Research Training Program in DRC” (EREP-RTP-DRC)
est basé à l’INRB à Kinshasa. Il formera 18 jeunes chercheurs et techniciens
congolais à travers des formations diplômantes, des stages pratiques et des projets
de recherche encadrés sur des maladies telles qu’Ebola, la Mpox et d’autres infections
émergentes.
Reposant sur un modèle de mentorat innovant, combinant les
approches Sud-Sud et Nord-Sud, cette initiative vise à bâtir une capacité
scientifique africaine solide, autonome et durable - un pilier essentiel pour
la santé publique en République démocratique du Congo et pour la sécurité sanitaire
mondiale.
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