L’IMPACT DES MOTS DANS LE SOIN : APAISER OU BLESSER
Un médecin soigne avec ses mains, ses connaissances et ses
prescriptions. Mais il soigne aussi et parfois surtout avec ses mots. Dans un
cabinet, une salle d’urgence ou un couloir d’hôpital, une phrase peut apaiser une
angoisse… ou l’aggraver à jamais.
« Ce n’est rien »
« C’est normal à votre âge »
« Il faut supporter »
« On n’a pas les moyens ici »
UN MEDECIN NE DEVRAIT JAMAIS DIRE ÇA PAROLES QUI SOIGNENT, PAROLES QUI BLESSENT
Prononcées sans malveillance, ces phrases traversent pourtant les
patients comme des coups silencieux. Elles ferment la porte à la parole,
minimisent la souffrance et installent le doute.
Elles suggèrent que la douleur serait imaginaire, exagérée ou indigne
d’attention. Et lorsque la douleur n’est pas reconnue, elle se transforme en
solitude.
La médecine moderne a accomplies des progrès spectaculaires. Elle
sauve des vies, prolonge l’existence, répare des corps et des fonctions
autrefois jugés irrémédiablement perdus. Elle incarne une prouesse scientifique
et technique, un puissant symbole d’espoir pour des millions de patients. Mais
derrière ces succès, la médecine peut aussi blesser — non par ses gestes, mais
par ses mots, ses silences ou son indifférence. Car le patient ne vient pas
seulement chercher un diagnostic ou un traitement. Il vient chercher une
reconnaissance, une présence humaine. Il espère être écouté, cru, compris. Il
aspire à ce que ses émotions, ses peurs et sa douleur soient accueillies, non minimisées.
Chaque consultation est un moment de mise à nu. Le corps est
confié, l’intime raconté, l’avenir redouté. Cette exposition place le patient
dans une position de grande fragilité. C’est là que la relation humaine devient
déterminante. Être regardé comme un être humain avant d’être un cas clinique :
voilà ce que chaque patient attend — et ce que la médecine, sous pression,
oublie parfois. La véritable médecine ne se limite pas à guérir ou à soulager.
Elle inclut l’attention portée à l’autre, la capacité de reconnaître
et de nommer la souffrance, d’expliquer, de rassurer. Les mots peuvent apaiser
autant que les médicaments — parfois davantage.
Dire « on ne peut rien faire » n’est jamais neutre. Même lorsque la
guérison est impossible, l’accompagnement demeure un soin à part entière. Même
lorsque la science atteint ses limites, l’humanité ne devrait jamais reculer.
Un médecin peut ne pas avoir toutes les réponses, mais il ne devrait jamais
retirer au patient l’espoir d’être compris.
Un médecin raconte : « Ce jour-là, j’ai reçu Barbara, atteinte du VIH/SIDA,
accompagnée de sa mère. Barbara ne pesait plus que quarante-deux kilos pour un
mètre soixante-et-onze. Son corps semblait si fragile qu’il paraissait prêt à
se dissoudre sous le regard.
Sa mère, fidèle sentinelle de ses combats, ne la quittait jamais. En
les voyants, j’ai cru que nous n’y arriverions plus. Ces mots ont franchi mes
lèvres comme un aveu d’impuissance. Ce jour-là, j’ai appris à ne plus jamais
prédire l’issue d’une vie. Car Barbara est rentrée chez elle. Et contre toute attente,
contre toute raison, elle est encore vivante. »
Le « syndrome méditerranéen » illustre de manière saisissante la violence
silencieuse des mots — et des préjugés — dans le soin.
Ce biais médical, aujourd’hui largement dénoncé, notamment en
France, consiste à considérer certains patients, souvent perçus comme
originaires d’Afrique ou du bassin méditerranéen, comme exagérant leur douleur
ou peu fiables dans l’expression de leurs plaintes. La souffrance est alors
minimisée, les traitements retardés ou allégés, non pour des raisons cliniques,
mais sur la base de stéréotypes. Ce n’est plus seulement le corps qui est mal soigné
: c’est la parole du patient qui est disqualifiée — et, avec elle, sa dignité.
En Afrique, les contraintes sont réelles : pénurie de personnel, afflux
massif de patients, infrastructures insuffisantes, faibles rémunérations, épuisement
professionnel. Ces réalités expliquent beaucoup.
Elles ne justifient ni le mépris, ni la brutalité verbale, ni l’indifférence.
Le respect ne coûte rien. L’empathie n’apparaît sur aucune ligne budgétaire,
mais elle demeure un traitement essentiel. Il ne s’agit pas d’accuser les médecins.
La plupart exercent avec dévouement, souvent dans des conditions éprouvantes.
Il s’agit de rappeler une évidence trop souvent oubliée : les mots font partie
intégrante du soin. Former à la médecine, c’est enseigner l’anatomie, la
physiologie et la thérapeutique. Mais c’est aussi apprendre à parler. À
annoncer.
À expliquer. À se taire parfois. À choisir les mots justes, quand
la maladie, elle, ne l’est jamais.
Cette rubrique est née d’une conviction simple : chaque phrase prononcée
en consultation peut rester longtemps dans la mémoire du patient. Certaines
deviennent des béquilles. D’autres des blessures. Soigner, c’est aussi savoir
parler. Et parfois, savoir ne pas dire.
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