JOELLE PANANGILA ITUMINE : SANTE ET ENVIRONNEMENT AU CŒUR DU DEVELOPPEMENT
À l’occasion du mois de la femme, nous donnons la parole à Joelle
Panangila Itumine, cheffe de projet et consultante engagée sur les liens entre
environnement, politiques publiques et santé. Évoluant entre la France et la
République démocratique du Congo, elle défend une approche globale de la santé,
fondée sur la prévention, les déterminants non médicaux et la participation
citoyenne. Elle met également en avant le rôle essentiel des femmes - en
particulier des jeunes - dans la transformation sociale et l’amélioration
durable de la santé des communautés.
Spécialisée en développement durable, en politiques publiques et
en gestion des risques environnementaux, elle intervient à l’interface des
institutions, des entreprises et des citoyens en RDC. Pour elle, la santé ne se
limite pas à l’hôpital : elle se construit aussi dans l’aménagement des villes,
la qualité de l’environnement, l’accès aux services de base et l’engagement
communautaire.
Co-fondatrice de Alkea, elle développe des solutions concrètes
visant à améliorer les conditions de vie en milieu urbain. À travers son
parcours, elle incarne une nouvelle génération de leaders qui conjuguent
expertise technique, innovation et engagement social.
Au-delà de son professionnalisme reconnu, Joelle Panangila Itumine
se distingue par une présence inspirante et une détermination sereine. Sa
rigueur intellectuelle, alliée à une profonde conviction humaniste, nourrit un
engagement constant en faveur de la santé et du bienêtre collectif. Entretien.
Par Jérôme BATUNGASSANA
LE METROPOLIS SANTE
PLUS : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous
parler de votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a orientée vers les questions de
politiques publiques et de santé ?
JOELLE PANANGILA ITUMINE : Je
suis cheffe de projet en développement durable et politiques publiques, avec un
parcours entre la France et la République démocratique du Congo. Formée en
droit puis en politiques de santé et risques environnementaux, j’ai compris que
la santé ne dépend pas uniquement du système de soins, mais aussi des
conditions de vie : environnement, urbanisation, assainissement et gestion des
ressources. Ce qui m’a le plus marquée, c’est de réaliser que les problèmes de
santé naissent souvent bien avant l’hôpital — dans la qualité de l’air, le
logement, l’eau ou l’alimentation. Mon expérience de terrain a confirmé que les
préoccupations des populations concernent d’abord leur cadre de vie.
Aujourd’hui, je défends une approche préventive de la santé publique
: agir en amont, à travers les politiques environnementales et sociales, et
renforcer la participation citoyenne pour améliorer durablement le bien-être
des communautés.
À quel moment avez-vous compris que l’environnement et la santé
étaient profondément liés ?
J’ai compris le lien entre environnement et
santé en deux temps : d’abord pendant ma formation, de manière théorique, en
découvrant que de nombreuses maladies prennent racine dans les conditions de
vie. Puis sur le terrain, lors d’une concertation à Fleury-Mérogis (en région parisienne),
où un père témoignait des problèmes respiratoires de sa fille causés par
l’insalubrité de leur logement. À ce moment-là, j’ai réalisé concrètement que
les politiques de logement, d’urbanisme et d’environnement sont aussi des
politiques de santé. Depuis, cette conviction guide mon travail : agir sur
l’environnement, c’est déjà agir sur la santé.
Vous affirmez que la santé ne commence pas dans les structures de
soins : pouvez-vous expliquer cette vision et préciser ce que recouvrent les
déterminants non médicaux de la santé ?
La
santé ne commence pas à l’hôpital, car la médecine intervient souvent une fois
la maladie installée. Elle se construit d’abord à travers les conditions de vie
: logement, eau, assainissement, air, alimentation, éducation ou revenus. Ces
déterminants non médicaux expliquent une grande part des inégalités de santé.
Dans des contextes comme la République démocratique du Congo, agir sur
l’environnement et les politiques publiques est donc essentiel pour prévenir
durablement les maladies.
Dans le contexte de la RDC, quels sont selon vous les facteurs qui
influencent le plus la santé des populations en dehors du système médical ?
Pensez-vous que ces enjeux sont suffisamment pris en compte dans
les politiques publiques ?
En
République démocratique du Congo, la santé des populations est fortement
impactée par les conditions environnementales et urbaines. L’accès limité à
l’eau potable et à l’assainissement, la gestion insuffisante des déchets, la
qualité de l’habitat et l’urbanisation rapide, notamment à Kinshasa, favorisent
les maladies hydriques, respiratoires et vectorielles comme le choléra. Les
événements climatiques, tels que les fortes pluies et inondations, aggravent
ces risques en endommageant les infrastructures et en contaminant les sources
d’eau. La croissance urbaine exerce une pression sur les services essentiels,
transformant les vulnérabilités environnementales en vulnérabilités sanitaires
immédiates. Ces réalités montrent que la santé publique ne peut se limiter aux
soins hospitaliers : elle dépend aussi de l’aménagement des villes, de la
gestion des ressources et
de la prévention environnementale. Améliorer durablement la santé en RDC
implique donc de créer des conditions de vie capables de prévenir la maladie avant
même qu’elle n’apparaisse.
La gestion des déchets est souvent citée comme un problème majeur.
Pourquoi est-ce aussi une question de santé publique ?
La
gestion des déchets est un enjeu majeur de santé publique car elle influence
directement l’exposition des populations aux risques sanitaires. Les déchets
non collectés favorisent la prolifération de moustiques, rongeurs et bactéries,
responsables de maladies comme le paludisme, les infections diarrhéiques ou
cutanées. Le lixiviat issu de la décomposition des déchets peut contaminer les
sols et les sources d’eau, tandis que les gaz produits dégradent la qualité de
l’air et provoquent des troubles respiratoires. Les déchets obstruant les
caniveaux aggravent les inondations et la propagation d’épidémies comme le
choléra. Ainsi, investir dans la collecte et le traitement des déchets
constitue une véritable prévention sanitaire, bien au-delà de la simple
propreté urbaine.
L’accès
limité à l’eau potable et à l’assainissement, la gestion insuffisante des déchets,
la qualité de l’habitat et l’urbanisation rapide, notamment à Kinshasa,
favorisent les maladies hydriques, respiratoires et vectorielles comme le
choléra.
Le changement climatique commence également à affecter l’Afrique.
Voyez-vous déjà des impacts sur la santé ?
Oui,
le changement climatique affecte déjà la santé en Afrique, y compris en
République démocratique du Congo, en aggravant les vulnérabilités existantes.
Les événements extrêmes, comme les fortes pluies et inondations, contaminent
l’eau et favorisent les maladies hydriques. Les variations climatiques
modifient aussi les habitats des moustiques, étendant le risque de paludisme.
Dans les villes comme Kinshasa, l’urbanisation rapide accentue ces effets,
exposant les populations à des infections, traumatismes et troubles
respiratoires. Les vagues de chaleur impactent également les personnes
vulnérables et la sécurité alimentaire. Ces phénomènes montrent que santé,
environnement et développement sont interdépendants, et que les politiques
doivent intégrer prévention sanitaire et adaptation climatique.
Dans un contexte comme celui de la RDC, où certaines activités
économiques ont un impact direct sur l’environnement et le cadre de vie,
comment les entreprises peuvent-elles intégrer concrètement la santé des
populations dans leurs politiques de responsabilité sociétale ?
En
RDC, la santé publique peut être intégrée concrètement dans la responsabilité
sociétale des entreprises (RSE) en allant au-delà du mécénat ponctuel. Il
s’agit d’abord de reconnaître que leurs activités impactent directement l’air,
l’eau, les déchets, le cadre de vie et les conditions de travail des
communautés. Concrètement, elles peuvent : améliorer la gestion des déchets et
des eaux usées autour de leurs sites, réduire les émissions polluantes,
soutenir l’accès à l’eau potable et à l’assainissement et développer des
programmes d’éducation sanitaire et environnementale pour employés et
communautés.
La
RSE devient aussi un outil de prévention et de diffusion de bonnes pratiques en
santé et environnement. Investir dans la santé des populations renforce la
stabilité économique, la résilience des territoires et crée un lien durable
entre développement économique, protection de l’environnement et bien-être
collectif.
Au-delà
de son professionnalisme reconnu, Joëlle Panangila Itumine se distingue par une
présence inspirante et une détermination sereine. Sa rigueur intellectuelle,
alliée à une profonde conviction humaniste, nourrit un engagement constant en
faveur de la santé et du bien-être collectif
En tant que jeune femme engagée sur ces questions, quel regard
portez-vous sur la place des femmes dans les politiques de santé et
d’environnement ?
Les femmes, et particulièrement les jeunes
femmes, jouent un rôle central dans la prévention et le changement social, car
elles sont souvent en première ligne pour gérer l’eau, l’alimentation,
l’hygiène et la santé des enfants. Leur proximité avec les réalités
quotidiennes fait d’elles des actrices naturelles de la santé et de
l’environnement, capables de diffuser des pratiques bénéfiques à l’échelle du
foyer et de la communauté.
Les
jeunes femmes apportent aussi innovation et engagement, utilisant les outils
numériques et la mobilisation citoyenne pour relier les enjeux locaux aux
dynamiques globales. Cependant, elles rencontrent encore des obstacles : accès
limité à l’éducation, aux financements, aux postes de décision, et normes
sociales freinant leur légitimité. Pour libérer pleinement leur potentiel, il
est essentiel de soutenir leurs initiatives, reconnaître leur expertise et
faciliter leur participation active dans les politiques de santé et
d’environnement.
Quelles devraient être les priorités pour améliorer la santé
environnementale en RDC ? Si vous deviez proposer une réforme ou une action
prioritaire, laquelle serait-elle ?
Pour
améliorer la santé environnementale en RDC, la priorité serait de passer d’un
modèle curatif à un modèle fondé sur la prévention. La réforme clé consisterait
à institutionnaliser la prévention s a n t é - e n v i r o n n e m e n t comme
pilier stratégique du développement. Trois actions majeures pourraient
structurer cette approche :
·
Intégrer
systématiquement une dimension sanitaire dans l’urbanisme et les projets
d’infrastructures, avec des évaluations d’impact incluant la santé, pas
seulement l’environnement.
·
Créer une
instance interministérielle permanente santé-environnement urbanisme, pour
coordonner les politiques et éviter les silos entre ministères.
·
Faire de
l’assainissement urbain une priorité budgétaire nationale, au même titre que
les routes ou l’énergie, afin d’assurer un environnement sain pour tous.
L’objectif
est clair : réduire structurellement
la production de maladies, diminuer les inégalités, renforcer la résilience des
populations et transformer les vulnérabilités e n v i r o n n e m e n t a l e s
en opportunités de développement durable.
Les émissions de gaz à effet de serre (GES) des activités
industrielles et urbaines sont souvent abordées sous l’angle climatique. Mais
peut-on aussi les considérer comme un enjeu de santé publique, et quel rôle les
entreprises devraient-elles jouer pour réduire ces impacts ?
Les
émissions de gaz à effet de serre (GES) sont aussi un enjeu de santé publique,
car elles dégradent la qualité de l’air et favorisent maladies respiratoires,
cardiovasculaires et chroniques, affectant particulièrement enfants, personnes
âgées et populations exposées.
À
Kinshasa, le trafic, la combustion de déchets et les sources d’énergie
polluantes aggravent ces risques. Les entreprises ont un rôle clé : réduire les
GES en améliorant l’efficacité énergétique, en adoptant des énergies propres,
en gérant mieux les déchets et en intégrant des évaluations d’impact sanitaire
à leurs décisions. Ainsi, agir contre les GES protège à la fois le climat et la
santé, tout en contribuant à des villes plus respirables et résilientes.
La notion de « One Health », qui relie la santé humaine, animale
et environnementale, prend de plus en plus d’importance dans les politiques
sanitaires. Pensez-vous que cette approche pourrait aider des pays comme la
République démocratique du Congo à mieux prévenir certaines crises sanitaires ?
L’approche
« One Health », qui relie santé humaine, animale et environnementale, est
particulièrement adaptée à la RDC, où de nombreuses crises sanitaires naissent
à l’intersection de ces trois dimensions. Elle permet d’anticiper les risques
plutôt que d’intervenir uniquement lors des crises, en renforçant la prévention
à travers la surveillance intégrée et la coordination entre institutions. Son
efficacité dépendra surtout d’une meilleure coopération locale et d’un partage
de données opérationnel.
Et pour conclure …
Aux
décideurs, il est crucial de comprendre que la santé publique ne se limite pas
aux hôpitaux. Chaque décision en urbanisme, infrastructures ou environnement
est une décision sanitaire. La prévention environnementale doit devenir un
pilier stratégique pour réduire les crises, les inégalités et les coûts futurs,
et faire de la qualité du cadre de vie un véritable capital pour le pays.
Aux
jeunes Africains, l’engagement n’est pas réservé aux experts. Il consiste à
relier savoirs scientifiques, réalités locales et innovations pour construire
des solutions adaptées. L’Afrique a l’opportunité d’inventer un modèle
préventif, intégré et résilient en matière de santé et d’environnement, à
condition de s’engager avec rigueur, créativité et détermination
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