INTERVIEW / TEMOIGNAGE CHARLOTTE KALALA : COMBATTRE LE CANCER ET RECONSTRUIRE LA VIE
Charlotte Kalala, 37 ans, maman d’un garçon de
14 ans, est une femme qui a traversé des épreuves qui auraient pu l’anéantir.
Au lieu de cela, elles ont révélé sa mission profonde. Originaire de la République démocratique du
Congo, elle a été touchée par un lymphome
de Hodgkin de type 2, une maladie caractérisée par une augmentation du
volume des ganglions lymphatiques. Entrepreneure déterminée et créatrice de
l’événement à succès « Congo Na Paris »,
Charlotte n’a jamais cessé de se battre. Malgré la douleur, la peur et les
incertitudes, elle a refusé de baisser les bras. Survivante, elle a décidé de transformer son épreuve en un message
d’espoir, faisant de sa douleur une véritable lumière pour les autres.
Interview
réalisée par Stevyne N’ZABA
« Vous n’êtes pas
seules. Votre diagnostic ne vous définit pas. Gardez une petite lumière
allumée, même minuscule. Cette lumière deviendra votre force. Le cancer est
tabou dans les communautés noires et africaines et oui le cancer tue, mais en
parler sauve des vies »
LE METROPOLIS SANTE PLUS : Comment
avez-vous accueilli l’annonce de votre cancer ?
CHARLOTTE KALALA : Ce fut un choc
violent. Pendant quelques secondes, tout s’est arrêté. Puis, au milieu de la
panique, un calme intérieur, presque surnaturel, m’a enveloppée. J’ai compris
que j’allais devoir me battre, mais que je ne serais pas seule. Je savais que Dieu
marcherait à mes côtés. »
Étant issue d’une famille nombreuse et
très croyante, comment votre entourage a-t-il vécu cette annonce ?
Pour ma famille, ce fut un véritable tremblement de
terre. Ils ont eu peur, se sont sentis impuissants. Personne n’est jamais
préparé à voir le cancer frapper quelqu’un qu’on aime. C’était une période très
difficile pour chacun : un mélange de peur, de silence, d’incompréhension…
parfois même de honte. Nous avons tous dû apprendre à traverser cette épreuve
ensemble.
Peut-être la honte… c’est-à-dire ?
Dans beaucoup de familles noires et religieuses, le
cancer reste un sujet tabou, parfois entouré d’une forme de honte ou
d’incompréhension. Non pas parce que la personne malade est fautive —
absolument pas — mais parce que la maladie est encore très mal connue. Il
manque de l’information, des repères, et même des mots pour en parler. On
s’éduque tous au fur et à mesure.
Dans mon cas, j’ai grandi dans une famille très
croyante ; je suis fille de pasteur. Et à cette période, nous traversions déjà
un deuil très lourd : ma petite sœur venait de perdre son mari. Alors lorsque
mon cancer a été diagnostiqué, cela a été vécu comme une épreuve de plus,
presque incompréhensible, émotionnellement insupportable.
Ce n’était pas une honte dirigée contre moi, mais
plutôt le poids d’une douleur supplémentaire dans un contexte où l’on se sent
obligé de rester forts, parce que les regards sont déjà braqués sur nous. Chez
beaucoup d’Africains, tout devient compliqué : une maladie est parfois
interprétée comme un sort, une malédiction ou même une punition divine. Et
c’est cette vision-là qu’il faut déconstruire.
Elle a tout de même été votre plus grand
soutien ?
Ma famille m’aime profondément. Mais comme je l’ai
dit, nous étions en plein deuil : nos cœurs étaient brisés. Et des cœurs
brisés, même s’ils s’aiment, ont du mal à se soutenir pleinement. Ils m’ont
aidée comme ils ont pu, avec leurs forces et leurs limites du moment.
Ce n’est que quelques années après le cancer que nous
avons pu vraiment parler, mettre des mots sur nos douleurs, les reconnaître,
les exprimer et entrer ensemble dans un processus de restauration. Ce chemin de
guérison familiale a été essentiel dans ma propre guérison mentale.
«Vous n’êtes
pas seules. Votre diagnostic ne vous définit pas. Gardez une
petite lumière allumée, même minuscule.
Cette lumière deviendra votre force. Le cancer est tabou
dans les communautés noires et africaines et oui le
cancer tue, mais en parler sauve des vies »
Quels protocoles ont été mis en
place pour vous soigner ?
J’ai eu deux protocoles de chimiothérapie, chacun très
différent. Le premier consistait en une chimio toutes les deux semaines. Les
cinq premiers jours étaient d’une violence indescriptible : j’avais réellement
l’impression de mourir. Les cinq jours suivants, je revenais peu à peu à la vie
et, les cinq derniers, j’étais presque normale, essayant d’en profiter tout en
appréhendant la prochaine séance. Au départ, les médecins m’avaient dit que
c’était un cancer qui se soignait bien. J’y ai cru, mais il s’est renforcé et a
dégénéré. C’est alors que j’ai commencé à entendre un autre vocabulaire… celui
de la mort. C’était effrayant. Mais j’avais une certitude, une seule : si
quelqu’un pouvait me guérir, c’était Dieu. Face à la mort, on ne peut
s’accrocher qu’à Lui.
Le second protocole était beaucoup plus lourd : quatre
jours de chimiothérapie consécutifs, un jour de pause, puis un jour de
traitement supplémentaire. Ce protocole-là, c’était le chaos total. Une douleur
impossible à décrire. Je ne souhaite cela à personne. Mon corps ne suivait plus
: infections à répétition, malaises, hospitalisations… C’était un combat entre
mon corps, mon esprit et ma foi. J’ai puisé dans tout ce qu’il me restait pour
tenir. Malgré l’extrême difficulté, je n’ai jamais lâché. Puis j’ai fait un
mois de radiothérapie, tous les jours.
Le Prix Edith Lucie Bongo Ondimba s’inscrit comme un
symbole fort de la maturité scientifique africaine et de la volonté politique
de soutenir la recherche en santé publique.
Combien de temps cela a-t-il duré ?
Les douleurs ont commencé en décembre 2018. J’ai été
diagnostiquée en février 2019, puis le diagnostic a été confirmé en mars. J’ai
commencé la chimiothérapie aussitôt, après la pose du cathéter. En juillet
2019, grâce à un véritable miracle, j’ai pu commencer la radiothérapie,
terminée fin août. Ensuite, j’ai sombré dans une dépression post-cancer. Il m’a
fallu énormément de temps pour comprendre ce que j’avais traversé et
reconstruire mon équilibre émotionnel.
Aujourd’hui, êtes-vous en rémission ?
Oui, grâce à Dieu et grâce au travail acharné des
médecins. Je suis en rémission, et je suis profondément reconnaissante.
Vous reste-t-il un suivi médical ? À
quelle fréquence ?
Pendant cinq ans, j’ai eu des contrôles tous les trois
mois. La chimiothérapie a laissé des séquelles sur certains organes, donc je
reste suivie régulièrement. J’ai des douleurs, des changements à vie, une
nouvelle manière de vivre. Mais rien ne vaut la joie d’être en vie. Je suis
redevable.
Avez-vous encore des craintes ou tout cela est-il derrière vous ?
Les craintes reviennent parfois, c’est humain. Mais
elles ne gouvernent plus ma vie. Je choisis de vivre dans la gratitude plutôt
que dans la peur. Je choisis l’espérance.
Votre vie a totalement changé. Est-ce
pour cela que vous avez quitté la France pour vous installer à Kinshasa ?
Non, je n’ai pas tout quitté. Je reste très attachée à
la France. Je ne peux pas choisir entre la France et le Congo : les deux font
partie de mon identité. Je navigue entre les continents, et cela me reflète
parfaitement. Mais cette épreuve m’a ramenée à l’essentiel : mes racines, ma
mission, ma vérité. Elle m’a appris que je devais vivre pleinement, sans
regrets. Que je devrais reconstruire ce que le cancer avait détruit et surtout
découvrir la nouvelle « moi », car la maladie vous transforme
profondément. C’est ainsi que je me suis ouverte à une vie plus authentique,
plus alignée, plus courageuse.
Vous sentez-vous plus apaisée, moins
stressée ?
Oui, parce que j’ai compris que la paix ne vient pas
de l’extérieur. La paix est un choix intérieur. J’ai choisi de vivre
différemment, de respirer différemment, de ne plus laisser le stress guider ma
vie.
Quel message donneriez-vous aux femmes
qui traversent actuellement la même épreuve ?
Je leur dirais : vous n’êtes pas seules. Votre
diagnostic ne vous définit pas. Gardez une petite lumière allumée, même
minuscule. Cette lumière deviendra votre force. Et c’est pour elles que j’ai
créé Rendez-vous avec la vie, une plateforme d’accompagnement pour
les personnes touchées par le cancer.
En 2024, j’ai lancé également la Conférence
internationale de lutte contre le cancer en Afrique pour porter un
message d’espoir et d’action à grande échelle. Le cancer est tabou dans les
communautés noires et africaines. Oui, le cancer tue. Mais en parler sauve des
vies. Votre vie ne s’arrête pas. Elle peut renaître autrement. Vous avez
rendez-vous avec la vie.
Quelle est la prochaine étape ?
Continuer à vivre pleinement. Servir, inspirer,
accompagner. Créer des espaces de guérison, de parole, d’espoir. Utiliser mon
histoire pour transformer celle des autres.
Cela fait partie de ma mission aujourd’hui.
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