CANCER : POURQUOI LES AFRICAINS N’ACCEPTENT-ILS PAS LA MALADIE ?
Paradoxalement,
alors que le cancer progresse rapidement en Afrique subsaharienne, la maladie
reste difficile à admettre, à nommer et à affronter. Derrière ce refus souvent
mal compris se cache une réalité complexe, où se mêlent stigmatisation, manque
d’information, barrières économiques et fragilité des systèmes de santé.
Enquête.
Un
mot que l’on n’ose pas prononcer
Dans
de nombreuses familles africaines, dire qu’un proche est atteint de cancer
relève encore du tabou. Le mot se chuchote, parfois remplacé par « tumeur », «
plaie », « maladie longue » ou tout simplement silencé. « Le cancer, c’est vu
comme une sentence. Les gens préfèrent cacher », explique un infirmier
oncologue de Kinshasa.
Dans
certaines communautés, la maladie reste associée à la malédiction, à la
sorcellerie, ou encore à une faute morale. Une perception qui enferme les
patients dans la honte et les empêche d'accéder tôt aux soins.
Une
connaissance encore insuffisante
Si
les campagnes de sensibilisation progressent, elles restent concentrées dans
les grands centres urbains. Dans les zones rurales, beaucoup ignorent encore
les facteurs de risque : tabac, alcool, alimentation, pollution, infections
chroniques comme le virus HPV ou l’hépatite B. Les symptômes précoces sont
rarement connus : une masse anormale, des saignements inhabituels, une toux
persistante sont souvent banalisés.
« Beaucoup pensent que le cancer n’existe pas chez nous, que c’est une maladie des pays riches », observe une médecin camerounaise.
Résultat : dans une grande majorité de cas, le diagnostic est posé à un stade avancé, quand les possibilités de guérison sont minces.
La
peur d’un verdict sans espoir. Les
témoignages convergent : se faire dépister fait peur. Pour beaucoup, entendre «
vous avez un cancer » équivaut à signer un arrêt de mort. Cette perception,
héritée des décennies où les soins étaient quasi inexistants, persiste malgré
les progrès de la prise en charge. « Les gens se disent : si je vais à
l’hôpital, on va m’annoncer quelque chose que je ne pourrai ni soigner ni
payer. Alors ils préfèrent ne rien savoir », raconte un agent de santé au
Sénégal. Cette peur retarde la consultation et complique la prise en charge.
Médecine
traditionnelle : première étape d’un long parcours
En
Afrique, la médecine traditionnelle demeure profondément ancrée.
Guérisseurs,
herboristes et tradipraticiens jouent un rôle social et thérapeutique
essentiel. Lorsqu’un symptôme apparaît, c’est souvent vers eux que les familles
se tournent d’abord. Certains promettent de « retirer » la tumeur ou de «
purifier » le corps. Parfois, ces traitements alternatifs retardent de
plusieurs mois l’accès aux soins spécialisés. Pourtant, les experts prônent une
collaboration plutôt qu’une opposition : former les tradipraticiens à
reconnaître les signes graves peut sauver des vies en orientant plus tôt les
malades vers les hôpitaux.
Quand
le coût devient une barrière psychologique
Le
cancer est l’une des maladies les plus coûteuses. Entre les examens, les
biopsies, les opérations, les chimiothérapies et les déplacements vers les
centres de radiothérapie parfois très éloignés, la facture dépasse largement
les moyens de la majorité des ménages africains. Face à l’impossibilité
financière, beaucoup préfèrent nier la maladie. Une femme congolaise interrogée
résume ce sentiment : « Pourquoi accepter une maladie que je ne pourrai jamais
traiter ? ».
Dans
certains pays, un seul appareil de radiothérapie doit couvrir plusieurs
millions d’habitants. Les files d’attente peuvent atteindre des mois. Cette
réalité contribue au fatalisme.
Des
systèmes de santé encore trop fragiles
Au-delà des croyances et du coût, l’inacceptation du cancer reflète aussi les limites structurelles des systèmes sanitaires. Manque d’oncologues, pénurie de médicaments, absence de soins palliatifs, diagnostics tardifs : les obstacles sont nombreux. Cette fragilité nourrit l’idée que la médecine moderne « ne peut rien faire », renforçant la méfiance envers le diagnostic.
Tabous
et silence autour du corps
Le
poids de la culture joue également un rôle déterminant. Dans certaines
sociétés, parler de son corps reste un acte intime, parfois honteux. Les
cancers du sein, du col de l’utérus ou de la prostate sont particulièrement
stigmatisés. La pudeur, la peur du regard des autres ou la honte d’exposer ses
symptômes mènent à des consultations tardives. Dans le cas du cancer du col de
l’utérus, première cause de mortalité féminine dans plusieurs pays, ce silence
culturel est dramatique.
Vers
une meilleure acceptation : un chantier urgent
Si
le cancer reste difficile à accepter, ce refus n’est pas immuable. Les
solutions existent : renforcer la sensibilisation, notamment dans les zones
rurales, former davantage d’oncologues et équiper les hôpitaux, rendre les
traitements financièrement accessibles, lutter contre la stigmatisation en
impliquant leaders communautaires, influenceurs et médias et collaborer avec
les tradipraticiens pour accélérer l’orientation des patients. L’acceptation
n’est pas seulement un enjeu culturel : c’est une question de survie. Et pour
beaucoup d’Africains, reconnaître le cancer est la première étape pour le
combattre.
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